Avant 1880, si vous êtes une jeune fille issue d'une famille bourgeoise en France, votre éducation — si vous en avez une — se passe dans un pensionnat religieux catholique. L'État ne vous offre rien. Les lycées, les collèges publics : pour les garçons seulement. Pour les filles, c'est la congrégation ou rien.

Le 21 décembre 1880, la loi Camille Sée change cela. Pour la première fois, la République française crée des établissements secondaires publics, laïcs, destinés aux jeunes filles. C'est une rupture historique — mais une rupture prudente, qui révèle autant les ambitions de la IIIe République que ses limites.

Qui était Camille Sée ?

Camille Sée naît le 1er janvier 1847 à Colmar, en Alsace, dans une famille juive. Il fait ses études de droit à Strasbourg, devient avocat au barreau de Paris et s'engage très tôt dans la politique républicaine. En 1876, il est élu député de la Seine (circonscription de Saint-Denis), siégeant à la Gauche républicaine.

Camille Sée partage l'idéal républicain de sa génération : une France laïque, instruite, émancipée de l'influence religieuse. Et il observe que l'un des bastions de l'Église catholique reste l'éducation des filles — entièrement dominée par les pensionnats religieux, sans alternative publique d'État.

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L'enjeu politique : gagner les mères
Pour les républicains des années 1880, l'instruction des filles n'est pas seulement une question de justice — c'est une question de survie politique. Les mères, sous l'influence des curés, élèvent leurs enfants dans des valeurs catholiques et anti-républicaines. En créant des lycées laïcs pour les filles, on forme de « bonnes mères républicaines » capables d'éduquer la prochaine génération dans les valeurs de la République. Camille Sée et Jules Ferry partagent cette vision.

Avant la loi : l'éducation des filles en 1880

Avant 1880, la situation de l'enseignement secondaire féminin en France est simple : il n'existe pas, en tant que service public d'État.

  • Les pensionnats religieux : les filles des familles bourgeoises sont instruites dans des établissements tenus par des congrégations catholiques — principalement de la lecture, de la religion, des travaux d'aiguille, des langues vivantes et des arts d'agrément (musique, dessin)
  • L'exception des villes : dans quelques grandes villes, des cours municipaux existent — mais sans organisation ni programme uniformisés
  • L'inexistence pour les autres : les filles des familles ouvrières ou paysannes n'ont accès qu'à l'école primaire — au mieux

Le premier cycle du secondaire n'est ouvert aux filles que dans des établissements privés confessionnels. L'État est absent. Et l'Église façonne — selon les républicains — des femmes dociles, soumises à l'autorité religieuse, incapables d'être de vraies citoyennes républicaines.

La loi du 21 décembre 1880 : ce qu'elle crée

La loi Camille Sée crée pour la première fois en France un réseau d'établissements secondaires publics pour jeunes filles : lycées (dans les villes importantes) et collèges (dans les villes moyennes), financés par l'État, les départements et les communes.

L'organisation

  • Chaque établissement est placé sous l'autorité d'une directrice
  • L'enseignement est assuré par des professeurs (hommes ou femmes) titulaires de diplômes
  • La loi prévoit des externats (élèves rentrant chez elles le soir) principalement, avec la possibilité d'internats selon les besoins locaux
  • La durée du cursus est de 5 ans

Le programme : une instruction laïque et différenciée

Le programme des lycées de jeunes filles est laïque — pas d'instruction religieuse. Mais il est délibérément différent de celui des lycées de garçons :

Matières enseignéesLycée de garçonsLycée de jeunes filles (loi Sée)
Langue française, grammaire✅✅
Langues vivantes (2)✅✅
Histoire et géographie✅✅
Mathématiques✅✅ (arithmétique, géométrie)
Sciences (physique, chimie, SVT)✅✅
Dessin, musique, gymnastiquePartiel✅ (valorisé)
Latin✅ (fondamental)❌ Absent
Philosophie✅ (classe terminale)❌ Remplacée par la morale
Baccalauréat✅❌ Non préparé
Économie domestique et hygiène❌✅ (spécifique aux filles)
Travaux à l'aiguille, couture❌✅ (spécifique aux filles)
Portrait Camille Sée député avocat républicain 1847 1919 Colmar Alsace créateur loi 1880 lycées filles
Camille Sée (1847-1919), avocat et député républicain de la Seine, est l'auteur de la loi du 21 décembre 1880 créant les lycées et collèges publics de jeunes filles. Né à Colmar dans une famille juive, il partage avec Jules Ferry l'idéal d'une France instruite et laïque.

Une avancée majeure — et ses limites

La loi Camille Sée représente une avancée historique indéniable. Mais elle porte aussi, inscrites dans son texte même, des limites qui témoignent des représentations de l'époque :

Ce qu'elle ouvre

  • Pour la première fois, l'État offre aux jeunes filles une instruction secondaire laïque — soustraite à l'influence de l'Église
  • Elle crée un espace républicain féminin : des élèves, des professeures, une directrice — un monde de femmes instruites par l'État
  • Elle reconnaît implicitement que les filles méritent une instruction sérieuse — ce qui n'allait pas de soi en 1880

Ce qu'elle maintient

  • Pas de baccalauréat : sans bac, les lycéennes ne peuvent pas accéder à l'université ni aux professions libérales. Ce n'est pas un oubli — c'est un choix délibéré
  • Pas de latin : le latin est la clé de l'humanisme classique et de l'accès aux grandes écoles. En l'excluant, on ferme des portes
  • Pas de philosophie : remplacée par la « morale » — un cours jugé plus « adapté » aux femmes
  • Économie domestique et couture : des matières absentes des lycées de garçons, qui marquent la différence de destination sociale des deux cursus
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L'ENS de Sèvres : former les professeures
Pour former les enseignantes capables d'animer ces nouveaux lycées, Camille Sée est à l'origine de la création de l'École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres (décret du 26 juillet 1881). C'est l'équivalent féminin de l'ENS de la rue d'Ulm — mais sans équivalence des diplômes avec les hommes. L'ENS de Sèvres deviendra l'un des hauts lieux de l'élite intellectuelle féminine française jusqu'à sa fusion avec l'ENS d'Ulm en 1985.
École Normale Supérieure jeunes filles Sèvres 1881 campus architecture XIXe siècle étudiantes
L'École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, créée en 1881 à l'initiative de Camille Sée, formait les professeures des nouveaux lycées féminins. Elle restera pendant un siècle le principal centre de formation de l'élite intellectuelle féminine française, jusqu'à sa fusion avec l'ENS d'Ulm en 1985.

De 1880 à la mixité : une longue marche vers l'égalité

Après la loi Camille Sée, il faudra encore plusieurs décennies pour que l'égalité scolaire entre filles et garçons devienne une réalité :

DateÉtape
21 décembre 1880Loi Camille Sée : création des lycées et collèges publics de jeunes filles
26 juillet 1881Création de l'ENS de jeunes filles de Sèvres
25 mars 1924Décret alignant les programmes féminins sur les masculins → accès des filles au baccalauréat
1938Les femmes obtiennent la pleine capacité juridique (fin de la tutelle maritale)
1944Les femmes obtiennent le droit de vote
1959-1975Généralisation progressive de la mixité dans les lycées et collèges
1975Réforme Haby : collège unique mixte généralisé
1985ENS de Sèvres fusionnée avec l'ENS d'Ulm

Pour mieux comprendre le mouvement global de laïcisation et de modernisation de l'école sous la IIIe République, consultez notre article sur les grandes lois scolaires de Guizot à Jules Ferry et notre dossier sur la Journée de la laïcité du 9 décembre.

Questions fréquentes

❓
Qu'est-ce que la loi Camille Sée de 1880 ?
La loi du 21 décembre 1880, dite loi Camille Sée, est le texte qui crée pour la première fois des lycées et collèges publics laïcs destinés aux jeunes filles en France. Adoptée sous le ministère Jules Ferry, elle met fin au monopole des pensionnats religieux catholiques sur l'enseignement secondaire féminin et crée un réseau d'établissements d'État.
❓
Les lycées de filles de 1880 préparaient-ils au baccalauréat ?
Non. C'est l'une des limites majeures de la loi Camille Sée : les lycées de jeunes filles ne préparaient pas au baccalauréat — ce qui empêchait les diplômées d'accéder à l'université et aux professions libérales. Il faudra attendre le décret du 25 mars 1924 pour que les programmes soient alignés sur ceux des garçons et que le baccalauréat soit officiellement ouvert aux filles.
❓
Pourquoi n'y avait-il pas de latin dans les lycées de filles ?
Le latin était considéré, en 1880, comme le fondement de la culture masculine classique et l'accès aux grandes écoles et à l'université. En l'excluant du programme des filles, la loi Camille Sée leur offrait une instruction laïque sérieuse — tout en les maintenant dans une sphère séparée de celle des hommes. Ce choix délibéré reflète les représentations de genre de l'époque.
❓
Qu'est-ce que l'ENS de Sèvres ?
L'École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, créée en 1881 à l'initiative de Camille Sée, était l'équivalent féminin de l'ENS de la rue d'Ulm — destinée à former les professeures des nouveaux lycées de jeunes filles. Elle a formé pendant un siècle l'élite intellectuelle féminine française et a fusionné avec l'ENS d'Ulm en 1985.
❓
Quand la mixité est-elle devenue la norme dans les lycées français ?
La mixité s'est généralisée progressivement sous la Ve République dans les années 1960-1970. C'est la réforme Haby de 1975 qui a instauré le collège unique mixte pour tous. Avant cette date, les lycées de filles et les lycées de garçons coexistaient séparément — un héritage direct de la loi Camille Sée de 1880.

Sources : Assemblée nationale — Biographie de Camille Sée, député de la Seine (1876-1885) · BnF Gallica — Loi du 21 décembre 1880 relative à l'enseignement secondaire des jeunes filles · Larousse — Camille Sée, ENS de Sèvres

Portrait de Juliette

À propos de Juliette

Juliette est une ancienne professeure des écoles passionnée par les pédagogies alternatives. Elle accompagne aujourd'hui les parents dans la compréhension de la vie pratique scolaire, de la maternelle au CM2. Son objectif : recréer un lien de confiance entre l'école et la famille.