Interrogé sur l'origine de la notation sur 20, un lycéen français risque de répondre : « Ça a toujours été comme ça. » Mais non — la note chiffrée sur 20 n'est pas gravée dans le marbre depuis la nuit des temps. C'est une invention historique, née dans des circonstances précises, officialisée par un arrêté ministériel daté du 5 juillet 1890, et régulièrement remise en question depuis. Retour sur une histoire qui en dit long sur la conception française du mérite scolaire.
Avant le XIXe siècle : des appréciations, des rangs, mais pas de notes
Sous l'Ancien Régime et jusqu'au début du XIXe siècle, l'évaluation scolaire ne reposait pas sur une note chiffrée unique. Les maîtres utilisaient principalement :
- Des appréciations qualitatives écrites ou orales : « très bien », « médiocre », « doit corriger ses fautes »
- Un classement par ordre de mérite : les élèves étaient positionnés les uns par rapport aux autres, du meilleur au moins bon. Ce classement était public — affiché, lu à voix haute, parfois matérialisé par des places assignées dans la salle de classe
- Des échelles d'évaluation locales et variables selon les institutions : sur 5, sur 10, et même sur 60 dans certaines écoles militaires
Le baccalauréat, créé par Napoléon Ier en 1808, n'utilisait pas encore de notes chiffrées. Les jurés délibéraient parfois à l'aide de « boules » de couleur — un système issu des cercles de juristes et de savants — ou rendaient de simples appréciations orales. Loin de la feuille de calcul Excel et du bulletin numérique que connaissent les lycéens d'aujourd'hui.
XIXe siècle : les grandes écoles inventent la mesure du mérite
C'est la multiplication des concours républicains et napoléoniens qui crée le besoin d'une échelle de notation commune et précise. Pour départager des centaines — puis des milliers — de candidats à l'entrée des grandes écoles, il faut une mesure chiffrée, reproductible, comparables.
L'École Polytechnique, fondée en 1794 sous la Révolution, joue ici un rôle pionnier. Comme les grandes écoles militaires, elle développe des outils de mesure des compétences associant notes et coefficients — ancêtres directs du bulletin de notes actuel.
À partir des années 1850, les professeurs des classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques adoptent progressivement la notation sur 20, avec coefficients, pour préparer leurs élèves aux exigences des concours. La méthode descend ensuite par capillarité vers l'enseignement secondaire classique : les lycées, puis les collèges.

1890 : la IIIe République officialise la note sur 20
C'est sous la IIIe République que la notation sur 20 devient une règle nationale, par deux arrêtés successifs qui définissent encore aujourd'hui — dans leurs grandes lignes — le système que tous les lycéens français connaissent :
• Arrêté du 5 juillet 1890 (régime disciplinaire des lycées et collèges) : l'article 21 stipule : « Dans les compositions, chaque copie aura sa note chiffrée de 0 à 20. »
• Arrêté du 8 août 1890 : réforme du baccalauréat, désormais examen national de masse, qui adopte la même échelle pour homogénéiser la correction sur tout le territoire.
Ce choix n'est pas anodin. La IIIe République est l'époque des hussards noirs — ces instituteurs laïcs envoyés dans tout le pays pour créer un peuple unifié autour de valeurs républicaines communes. L'école doit être méritocratique : le rang dépend du travail et du talent, pas de la naissance. La note chiffrée, précise, universelle, est l'outil parfait de cette méritocratie.
Elle s'inscrit aussi dans la culture des prix et accessits que les lycées classiques distribuent chaque fin d'année aux meilleurs élèves dans chaque matière — une cérémonie officielle, quasi-militaire, avec remise de livres dorés et discours. La note sur 20 permet un classement rigoureux, sans contestation possible.
Pourquoi le « sur 20 » plutôt qu'un autre chiffre ?
Plusieurs raisons expliquent ce choix :
- Facilité de conversion : une note sur 20 se convertit facilement en pourcentage (10/20 = 50 %, 16/20 = 80 %). Une note sur 100 aurait été trop granulaire, une note sur 10 pas assez fine
- Précision raisonnable : le correcteur peut distinguer 14/20 d'un 15/20 sans se sentir obligé de choisir entre 74/100 et 75/100
- Compatibilité avec les coefficients : les moyennes pondérées se calculent aisément avec des notes sur 20 et des coefficients entiers
1936 : l'enquête Carnegie et le scandale docimologique
La notation sur 20 semble objective. Elle ne l'est pas. C'est ce que démontre, avec éclat, la docimologie (du grec dokimê = épreuve) — la science des examens, née dans les années 1930 sous l'impulsion de Henri Laugier et Henri Piéron.
L'enquête Carnegie de 1936 en est l'étude fondatrice en France. Principe : des correcteurs indépendants notent les mêmes copies d'examens, dont des copies du baccalauréat, sans se consulter. Résultat : des écarts allant jusqu'à 10 points sur 20 pour une même copie selon le correcteur.
Les 3 grands biais de la notation identifiés par la docimologie
| Biais | Description | Exemple concret |
|---|---|---|
| Effet de halo | Une impression globale (bonne présentation, belle écriture, nom connu) colore toute la notation | Une copie bien présentée reçoit une meilleure note que son contenu ne le justifie |
| Effet de stéréotypie | La note est influencée par l'idée que le correcteur a de l'élève (résultats antérieurs, comportement en classe) | L'élève « bon en français » reçoit une note plus haute que son devoir ne le mérite |
| Effet d'ordre (ou de contraste) | La note d'une copie dépend de celles qui l'ont précédée dans la pile de correction | Une copie moyenne semble excellente si elle est corrigée juste après une série de très mauvaises copies |
Ces résultats troublent profondément l'institution scolaire française — mais pas au point de changer le système. La note sur 20 est déjà trop ancrée dans l'imaginaire collectif pour être abandonnée.
Des tentatives de réforme et la coexistence avec l'évaluation par compétences
Depuis 1936, les tentatives de remettre en question la notation sur 20 se sont multipliées, sans jamais aboutir à une rupture totale :
- 1969 : Edgar Faure, alors ministre de l'Éducation nationale, propose de remplacer les notes par des lettres de A à E, comme dans de nombreux systèmes anglosaxons, pour atténuer la pression du classement chiffré. La proposition ne résiste pas aux réticences du corps enseignant et des familles
- Années 2010-2020 : L'école primaire et le collège adoptent progressivement une évaluation par niveaux de maîtrise des compétences dans le Livret Scolaire Unique (LSU) : Maîtrise insuffisante / fragile / satisfaisante / très bonne. L'objectif est de dédramatiser l'erreur et de rendre l'évaluation plus lisible pour les familles. Mais les notes chiffrées résistent — plébiscitées par une partie des parents et des enseignants par habitude et par culture du classement

La note sur 20 aujourd'hui : toujours hégémonique, mais encadrée
En 2024-2025, malgré plus d'un siècle de controverses, la note sur 20 demeure la référence quasi-exclusive de l'enseignement secondaire français — particulièrement au lycée, au baccalauréat et dans tous les dispositifs d'orientation (Parcoursup).
Le baccalauréat actuel a toutefois intégré des garde-fous contre les biais docimologiques de 1936 :
- Grilles d'évaluation nationales avec critères explicites (notamment en français et en langues vivantes)
- Réunions d'harmonisation entre correcteurs en début de session pour standardiser l'application du barème
- Instructions officielles pour utiliser toute l'étendue de l'échelle et ne pas « centrer » les notes autour de la moyenne par frilosité
Pour comprendre comment le baccalauréat a évolué depuis sa création napoléonienne jusqu'à la réforme de 2019-2021, notre article sur l'histoire du baccalauréat retrace toutes ces transformations. Et pour voir à quoi ressemblait une journée d'école avant que la note sur 20 ne soit généralisée, notre article sur l'école en 1900 sous la IIIe République offre un éclairage concret.
Questions fréquentes
Les notes chiffrées telles qu'on les connaît aujourd'hui ont été officialisées par les arrêtés du 5 et 8 juillet-août 1890 sous la IIIe République. Avant cela, l'évaluation reposait sur des appréciations qualitatives (« très bien », « médiocre ») et des classements par rang. Le baccalauréat napoléonien de 1808 n'utilisait pas de notes chiffrées.
La note sur 20 offre un compromis entre simplicité et précision : elle se convertit facilement en pourcentage (10/20 = 50 %), se calcule aisément avec des coefficients, et permet de distinguer des performances proches sans tomber dans la sur-précision illusoire d'une note sur 100. Ce choix est issu des pratiques des classes préparatoires aux grandes écoles qui préparaient leurs élèves aux concours à base de coefficients.
La docimologie est la science des examens (du grec dokimê = épreuve), née dans les années 1930. L'enquête Carnegie de 1936 a démontré qu'une même copie pouvait recevoir des notes différant de plus de 10 points selon le correcteur — révélant l'importante subjectivité de la notation. Les biais identifiés (effet de halo, de stéréotypie, d'ordre) ont conduit à l'introduction de grilles d'évaluation et de réunions d'harmonisation pour encadrer les corrections d'examens nationaux.
Non, mais la France est l'un des rares pays à avoir généralisé cette échelle aussi uniformément dans tout son système éducatif. Les pays anglosaxons utilisent des lettres (A à F), l'Allemagne des notes de 1 à 6 (où 1 est la meilleure), la Suède des lettres de A à F. En Europe, la France est particulièrement attachée à son échelle sur 20, qu'elle considère comme un outil précis de mesure du mérite individuel.
Pas dans un avenir proche. L'évaluation par niveaux de maîtrise des compétences (Livret Scolaire Unique) coexiste déjà avec les notes chiffrées à l'école primaire et au collège. Mais au lycée et dans l'enseignement supérieur, la note sur 20 reste hégémonique, notamment parce que les dispositifs d'orientation (Parcoursup) et les concours continuent à l'utiliser comme critère principal. Le débat reste vif, mais la note sur 20 est profondément ancrée dans la culture scolaire française.
Sources : archives parlementaires et docimologiques analysées par vie-publique.fr ; travaux académiques sur OpenEdition.org (revues de sciences de l'éducation) ; Café Pédagogique.
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