Combien de parents qui accompagnent leur enfant a l'ecole savent que les fondements de cette ecole — gratuite, laique, ouverte a tous — ont ete poses non pas en 1882 par Jules Ferry, mais en 1792 par un mathematicien philosophe nomme Condorcet ? Son « Rapport sur l'organisation generale de l'instruction publique », presente a l'Assemblee legislative en pleine Revolution francaise, est l'un des textes les plus visionnaires de l'histoire de l'education. Il a attendu pres d'un siecle pour etre partiellement mis en oeuvre — mais il reste vivant dans chaque salle de classe francaise.
Qui etait Condorcet ?
Le mathematicien des Lumieres
Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, nait le 17 septembre 1743 a Ribemont, dans l'Aisne. Enfant prodige des mathematiques, il est elu a l'Academie des sciences a 26 ans et en devient le secretaire perpetuel a 30 ans. Il est l'un des grands mathematiciens de son siecle — mais aussi l'un des plus importants philosophes des Lumieres.
Ami de Voltaire, de Turgot, de d'Alembert, de l'americain Thomas Jefferson, il collabore a l'Encyclopedie et incarne ce type d'intellectuel du XVIIIe siecle qui croit profondement que la raison et la science peuvent transformer la societe et emanciper l'humanite.
L'homme politique revolutionnaire
Quand la Revolution eclate en 1789, Condorcet s'y engage pleinement. Il est elu depute a l'Assemblee legislative en 1791. Il est membre du Comite d'instruction publique — celui-la meme qui va lui confier la redaction du grand rapport sur l'education. Republicain convaincu, il s'oppose a la peine de mort, defende les droits des femmes (il est l'un des premiers a reclamer le suffrage feminin) et combat l'esclavage.
Girondins, il entre en conflit avec les Montagnards de Robespierre. En juillet 1793, il est mis en accusation, se cache pendant quelques mois, puis est arrete. Il meurt en prison en mars 1794, a 50 ans — d'empoisonnement ou de mort naturelle, les historiens debattent encore.
Condorcet defendait le droit de vote des femmes en 1790 — les Francaises ne l'obtiendront qu'en 1944. Il proposait l'instruction universelle des filles en 1792 — les lois Ferry de 1882 l'etendront a toutes. Il theorisait la formation tout au long de la vie en 1792 — concept qui n'entrera dans la loi francaise qu'au XXe siecle. Un siecle et demi d'avance, au moins.
Le Rapport sur l'instruction publique de 1792
Les 20 et 21 avril 1792, Condorcet presente devant l'Assemblee legislative son « Rapport et projet de decret sur l'organisation generale de l'instruction publique ». C'est un document de plusieurs dizaines de pages, dense, philosophique et pratique a la fois. Il ne sera pas adopte de son vivant — la declaration de guerre contre l'Autriche survient au meme moment et monopolise l'attention. Mais ce texte va irriguer toute la pensee educative republicaine pendant le siecle suivant.

Les 6 idees fondatrices du rapport de Condorcet
1. L'instruction comme egalite reelle
Pour Condorcet, les droits formels (egalite devant la loi, liberte) ne suffisent pas. Un citoyen qui ne sait pas lire, qui ne comprend pas les lois, qui ne peut pas argumenter — est un citoyen de second rang, facilement manipulable. « L'inegalite d'instruction est une source de tyrannie. » L'instruction egale les conditions reelles, pas seulement les droits theoriques.
2. L'universalite et la gratuite
Condorcet propose une instruction accessible a tous les citoyens, sans distinction de naissance, de fortune, de religion ou de sexe. Il est l'un des premiers penseurs politiques a defendre explicitement l'instruction des filles au meme titre que celle des garcons. La gratuite est pour lui un « devoir de justice » de la puissance publique : si l'instruction emancipe et que la Republique a besoin de citoyens eclaires, elle doit en assumer le cout.
3. La laicite et l'independance
Condorcet va tres loin : il propose que l'ecole soit independante non seulement de l'Eglise, mais aussi de l'Etat lui-meme dans le domaine des opinions. L'Etat ne doit pas utiliser l'ecole pour imposer ses vues politiques aux citoyens. L'instruction doit former des esprits libres, capables de remettre en question les pouvoirs — y compris le pouvoir politique qui finance l'ecole.
4. La distinction cruciale : instruction vs education
C'est l'une des contributions philosophiques les plus originales de Condorcet. Il distingue nettement :
- L'instruction : transmission de connaissances fondees sur les faits, la raison et les sciences. C'est le role de l'Etat a l'ecole.
- L'education : transmission de valeurs morales, de croyances, d'une vision du monde. Ce n'est PAS le role de l'Etat — c'est celui de la famille.
Cette distinction est fondamentale : elle signifie que l'Etat n'a pas a « faire des bons citoyens » au sens moral — il doit donner a chacun les outils intellectuels pour que chaque citoyen forme lui-meme ses convictions.
5. La formation permanente des adultes
Condorcet propose de ne pas limiter l'instruction a l'enfance. Il imagine des conferences publiques pour adultes, sortes d'universites populaires accessibles a tous. C'est le premier jalon de ce que nous appelons aujourd'hui la formation tout au long de la vie — un concept que la loi francaise ne formalisera qu'au XXe siecle.
6. La perfectibilite indefinie de l'humanite
Derniere grande idee, d'inspiration lumineuse : l'humanite est perfectible a l'infini. Chaque generation peut depasser la precedente si elle est correctement instruite. Le progres collectif n'a pas de limite — et l'instruction en est le moteur principal. C'est une vision profondement optimiste de l'humanite, coherente avec l'esprit des Lumieres.
La structure du projet educatif de Condorcet
Condorcet ne se contente pas de principes abstraits : il propose une organisation concrete en cinq niveaux :
| Niveau | Equivalent actuel | Objectif |
|---|---|---|
| 1. Ecoles primaires | Ecole elementaire | Lire, ecrire, calculer — pour tous les enfants |
| 2. Ecoles secondaires | College | Approfondissement, langues, sciences |
| 3. Instituts | Lycee | Formation avancee, futurs professeurs |
| 4. Lycees | Universite | Formation superieure specialisee |
| 5. Societe nationale | Academies / Recherche | Avancement des sciences et des arts |
Il propose egalement que les enseignants soient formes et remuneres par l'Etat — pas par l'Eglise — et que les programmes soient etablis par des savants independants, pas par les hommes politiques.

Condorcet et l'ecole republicaine : la filiation directe
Le rapport de Condorcet de 1792 est reste lettre morte de son vivant. Mais il a irrigue toute la pensee educative de la IIIe Republique, quatre-vingt-dix ans plus tard :
- Jules Ferry cite explicitement Condorcet comme reference philosophique pour les lois de 1881-1882
- Ferdinand Buisson, dans son Dictionnaire de pedagogie, consacre un article entier a Condorcet et le place comme fondement philosophique de la laicite scolaire
- La distinction instruction/education de Condorcet est reprise par Buisson pour justifier la suppression de l'enseignement religieux a l'ecole (l'Etat enseigne les faits, pas les valeurs)
- L'objectif d'universalite et de gratuite, de Jules Ferry en 1881, est la mise en oeuvre pratique du projet de Condorcet
Aujourd'hui, de nombreuses ecoles, colleges et lycees portent le nom de Condorcet — hommage a celui dont les idees ont fonde l'ecole republicaine francaise. Pour decouvrir les autres grandes figures de ce meme mouvement, consultez nos portraits de Jules Ferry, Ferdinand Buisson et Jean Zay.
Questions frequentes
Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794), etait un mathematicien, philosophe et homme politique francais. Membre de l'Academie des sciences, encyclopediste et depute a l'Assemblee legislative en 1791, il est l'auteur du Rapport sur l'instruction publique (1792) — texte fondateur de la pensee educative republicaine en France. Il meurt en prison en 1794 a 50 ans, victime de la Terreur.
Presente en avril 1792, le rapport propose : une instruction universelle et gratuite pour tous les citoyens (filles et garcons), une ecole laique independante de la religion ET de l'Etat en matiere d'opinions, une distinction entre instruction (role de l'Etat) et education morale (role de la famille), une organisation en cinq niveaux du primaire a la recherche, et des conferences pour adultes (precurseur de la formation permanente).
Pour Condorcet, l'instruction est la transmission de connaissances fondees sur la raison et les sciences — c'est le role de l'Etat a l'ecole. L'education est la transmission de valeurs morales et de croyances — c'est le role de la famille, pas de l'Etat. Cette distinction justifie une ecole neutre qui n'impose pas de valeurs mais donne les outils pour que chaque citoyen forme librement ses convictions.
Jules Ferry cite explicitement Condorcet comme reference philosophique des lois scolaires de 1881-1882. Ferdinand Buisson, architecte intellectuel de l'ecole laique, s'appuie directement sur le rapport de Condorcet pour justifier la suppression de l'instruction religieuse. Les principes de gratuité, d'universalite et de laicite de l'ecole republicaine sont la mise en oeuvre, 90 ans plus tard, du projet de Condorcet.
La declaration de guerre contre l'Autriche survient au moment meme de la presentation du rapport, monopolisant l'attention de l'Assemblee. Dans les mois suivants, la radicalisation de la Revolution (chute de la monarchie, Terreur) a eloigne toute reforme educative sereine de l'agenda. Ce n'est qu'avec la stabilisation de la IIIe Republique, dans les annees 1880, que ses idees ont ete mises en oeuvre.
Sources : Assemblee-nationale.fr — Le rapport Condorcet sur l'instruction publique de 1792 · Vie-publique.fr (DILA) — Condorcet et les fondements de l'ecole republicaine
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